Artiste-programmeur, Olivier Heinry est sur scène comme sur la toile, un activiste de la collaboration qui développe depuis plusieurs années des dispositifs de diffusion, bandes-sons ou programmes audio/vidéo ré-investis par des plasticiens, vidéastes mais aussi des chorégraphes et metteurs en scène (Isabelle Schad, David Rolland, Blanca Li, Judith Depaule). Entre deux spectacles, Olivier s’investit librement dans des structures associatives (Servidéo, logiciels libres, réseau et vidéo) et alimente des projets en ligne tel que Codelab ou Pdpédia.

Entretien avec « l’électron libre » de Crealab.

PiNG : Crealab a pour but de rendre visible la culture multimédia par l’animation d’un réseau d’acteurs – te sens-tu acteur de cette culture multimédia ? As-tu l’impression, à travers Crealab, de faire parti d’un réseau d’acteurs ?

OH : Tout d’abord s’il y a un terme que je n’aime pas et à travers lequel je ne me reconnais pas c’est le multimédia. C’est le fourre-tout dans lequel on met tout ce qui ne rentre pas dans des cases clairement identifiées et acceptées. Je rapprocherai plutôt le multimédia d’une industrie comme celle du jeu vidéo. Concrètement pour moi Crealab est plus proche d’un hacklab que d’un laboratoire multimédia parce qu’on peut très bien dire qu’on fait du multimédia à partir du moment où on a une wiimote – mais on peut très bien dire aussi « moi j’ai trouvé des usages, des pratiques différents pour une wiimote » et là est la différence entre multimédia et hacking. En fait, n’importe quel élément de notre quotidien que l’on peut s’approprier peut devenir support d’expression dans un autre domaine. Je prends un exemple absurde, on peut transformer un frigo en téléviseur soviétique, tout ça pour dire que la réelle différence se situe entre l’appropriation et la consommation. Très clairement rejoindre un réseau comme celui du Crealab c’est un choix, un choix politique qu’il faut revendiquer.

PiNG : à ce jour, seul des individus représentant des structures ont « adhéré » au réseau, tu es le seul électron libre, qu’est ce que cela t’apporte de faire parti de ce réseau ?

OH : Je peux en profiter pour raconter comment je me suis retrouvé associé, à faire parti du Crealab. Auparavant j’étais plutôt en région parisienne mais aussi ailleurs, à vivre un peu là où mon activité m’entraînait à savoir : travailler dans le spectacle, pour la danse, le théâtre, à la fois pour des créations ou des régies, en son et en vidéo et très souvent autour de l’informatique. Je suis arrivé à Nantes il y a deux ans pour y vivre mais assez rarement pour y travailler, la plupart de mes collègues étant sur Paris, Berlin et Marseille. Du coup j’avais envie de renouer avec un réseau physique et pas uniquement électronique, qui ne remplace pas les relations humaines construites sur le terrain. Il y a un an maintenant je me suis retrouvé associé au projet Pdpédia – projet associatif qui consiste à mettre en place un wiki documentant en français le logiciel Pure Data avec lequel je travaille depuis fin 2003. Un des participants de la liste m’a conseillé de rencontrer Julien Bellanger de Ping lui aussi inscrit sur la liste et qui travaillait autour de PureData à Nantes. Je suis venu à PiNG où on m’a proposé de participer via Crealab à un atelier Processing, logiciel libre permettant de générer du texte, de l’image et du son. Personnellement je n’ai pas persévéré dans la voie de Processing mais effectivement cela m’a permis de rencontrer d’autres personnes. C’est comme ça que j’ai rencontré Thomas de l’association Lol-ab qui venait d’arriver à Nantes aussi. Avec Thomas il y a eu des affinités artistiques et la volonté de développer quelque chose. On s’est retrouvés librement associés, avec Julien également, autour d’un projet basé sur l’exploitation d’un protocole de communication qui s’appelle OSC (Open Sound Control) avec l’envie d’explorer ces possibilités au sein d’un groupe sous la forme d’un atelier itinérant (Festival Vision’r Paris, Fêtes des O.1 Orléans). Voilà un peu comment on noue des relations et concrétise des affinités.

PiNG : … ce qui me permet d’embrayer sur la deuxième mission du Crealab qui concerne la transmission des savoirs et des pratiques. Quels compétences et contenus as-tu proposé ou mis à disposition cette année dans Crealab et en échange, quelles ressources y as-tu trouvé ou puisé ?

OH : En revenant en arrière, si je me suis lancé dans l’atelier Processing, c’est que j’avais déjà connaissance du logiciel sans avoir mis les mains dedans donc c’était une occasion de le faire de manière collective. Il y a eu une bonne émulation sur la journée, c’est très enrichissant, on multiplie les approches suivant les personnes qui connaissent très bien ou pas du tout le logiciel, on voit comment chacun s’approprie, détourne ou assimile à son propre usage une plate-forme commune.

J’ai également participé à la mise sur pied d’un apéro PureData. L’idée de base était de présenter des oeuvres ou projets développés avec PureData et d’avoir une discussion informelle ensuite avec les gens qui viennent pour découvrir.

C’était une façon pour moi de me lancer à l’intérieur de ce groupe constitué sur le bon-vouloir des gens, raison pour laquelle d’ailleurs cela fonctionne. Tant que les gens ont de l’envie, les choses existent, ça c’est une dimension du Crealab : l’envie, l’autonomie. Sur ce principe aussi on a mis en place les Jeudi du libre, on détermine deux trois jours avant un endroit où l’on se retrouve et chacun arrive avec les choses avec lesquelles il travaille actuellement. De fil en aiguille, on noue des relations plus proche avec certains parce qu’on a des centres d’intérêts en commun ce qui nous permet de générer des actions, des ressources communes. Sur Paris j’ai fait partie d’une asso similaire, désormais défunte, dont le but était de mettre en place un serveur internet ainsi qu’une plate-forme d’échange de savoirs regroupant aussi bien des associations, des artistes et des personnes ayant un savoir-faire technique et prêts à mettre en commun, créer une base de connaissances libre sur des pratiques qui pour être libres ont besoin d’être publiées. Mais c’est peut être une chose qui manque à l’heure actuelle au sein du Crealab : on a peu de rédaction, compte-rendu de nos échanges ou de ressources publiées.

PiNG : Le troisième axe de travail de Crealab est justement lié à un espace de recherche et de création dans l’idée de proposer des ressources et de la documentation en ligne. Même si cela n’a pas encore été vraiment déployé à l’issue de la 1ère année, as-tu des propositions à faire dans ce sens ?

Il y a effectivement besoin de mettre en place quelque chose – un wiki, une mailing liste dont les archives sont ouvertes – et penser régulièrement à revenir sur ce qui a été fait, synthétiser, et constituer une base de travail pour d’autres personnes. Et une base francophone car c’est important d’avoir une documentation dans sa propre langue. Il faudrait donc davantage documenter, créer une base de connaissances, mettre en ligne des ressources pouvant être imprimées afin d’être mis à disposition lors d’événements publics.

Par rapport à cette notion d’apprentissage et de transmission, j’aimerai revenir aussi sur les sessions OSC qu’on a pu faire à Vision’r et à Labomédia. On a organisé un atelier ouvert autour de l’OSC dans l’idée de mettre en réseau des machines, de partager des données afin de produire textes, sons, vidéos. Pour enrichir cet atelier, qu’il soit plus intéressant pour le public, l’idée serait de transporter une installation ou oeuvre basée sur les capteurs, les outils qu’on utilise au sein du Crealab (wiimote, caméras, micros ou des choses plus exotiques capteurs de pression, thermomètres…) et la présenter dans un espace lors d’un festival, ce qui permet plus facilement d’inviter le public à rentrer dans l’espace investi, puis faire le tour : passer de l’autre côté du miroir pour voir comment ça marche et montrer au public qu’il y a effectivement des recettes de cuisine mais qu’elles ne sont pas jalousement protégées. C’est un des torts justement du milieu artistique, il y a une grande tendance à l’individualisme, la tendance à toujours être dans l’appropriation de modes consuméristes et pas l’appropriation de modes de production et partage de connaissances. C’est quelque chose qui me tient à coeur en tout cas, le partage, la transmission. Cela permet d’aller à la rencontre d’autres personnes, d’autres artistes, partager du code, des manières de faire et recevoir aussi des manières de voir, c’est ce qui permet de se remettre en question et de ne pas rester en marge, isoler dans sa pratique ou sa communauté.

Et puis aussi l’envie de faire de l’apéro PD un moment plus festif mais aussi artistique où l’on présente des oeuvres, on discute avec des gens puis on enchaîne avec un concert ou une série de performances, ça c’est une évolution possible. L’autre évolution possible serait de faire de l’apéro Pd un apéro CodeLab. Codelab est un site qui n’est pas limité aux logiciels libres mais à tous les logiciels qui ouvrent la porte à l’interaction. Il y a un certain nombre de logiciels comme VVV qui ne sont pas libres mais qui ont leur place sur ce méta-forum parce qu’ils sont gratuits. A partir du moment où les logiciels sont libres ou proche du libre, c’est la porte ouverte au hack, à l’appropriation, la modification.Avec codelab.fr, si vous avez des connaissances, vous pouvez les partager, mais aussi mettre des patches en ligne, régler des problèmes grâce à un système d’entraide et de partage de savoirs.

PING : tu fais parti de différents réseaux ou associations, est ce qu’au delà d’une énergie nouvelle au sein de crealab tu y trouves, un système, une manière de faire et penser nouvelle ? 

La spécificité de mon travail et le contre-point que je trouve au sein du Crealab c’est que je travaille pour la scène et qu’il y a un certain nombre de contraintes liées à la fois au live et aux modes de production économique. C’est intéressant d’avoir des réflexions sur les modes de production, ça c’est une force du Crealab, de reposer notamment la question de la petite structure. Très clairement le milieu culturel est sous la contrainte aujourd’hui d’inventer d’autres systèmes ou organisations alors que bon nombre de personnes pensaient n’être que sous la contrainte d’un sens artistique ou esthétique, ce n’est pas le cas, pour certaines personnes ça ne l’a jamais été. Donc la petite structure, non pas atomistique mais distribuée, pour reprendre un terme informatique, aura plus d’avenir. C’est l’idée du réseau avec des points d’entrée, d’un réseau qui a déjà un circuit existant, qui supporte très bien la jonction de nouveaux circuits, et où les ressources sont redistribuées. Le réseau Crealab a un avenir ; on peut très bien imaginer qu’un participant disparaisse mais cela ne remettrait en rien le dispositif, il changerait peut être d’apparence mais pas de nature. Ce qui permet de rebondir aussi sur la création puisque c’est aussi une des missions du Crealab : les petits projets de création ont également plus d’avenir. Prochainement on peut imaginer avec l’augmentation du prix du baril de pétrole, que le transport des personnes, du matériel deviendra problématique. On a tout intérêt à se diriger vers des dispositifs économes en énergie, sans pour autant faire de compromis sur l’engagement artistique ou technique, et cultiver la légèreté.

Olivier conclura cet entretien en évoquant quelques références et sources d’inspiration… à re-découvrir : 

* l’oeuvre de Robert Smithson artiste land art américain qui s’est intéressé à l’entropie voir : http://www.robertsmithson.com/ 

* le performer Allan Kaprow à l’origine de l’action theater ou happening 

* ou encore le hacker Eric S Raymond auteur de l’essai La cathédrale et le Bazar.

hacktivement vôtre

Page originale